Tu explique dans ton livre que les femmes marginalisées, qu'elles soient racisées et particulièrement noires, grosses, handicapées, sont les grandes oubliées des travaux militants et universitaires actuels autour de l’amour, en parlant notamment du marché de la désirabilité. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

 

Pour avoir accès à l’amour, au couple, à la relation amoureuse, il faut pouvoir être désirable. Les femmes blanches, minces, valides sont nées avec cette notion de désirabilité, elles n’ont pas eu à la gagner. En tant que femme noire, être considérée comme une femme belle voire tout simplement comme une femme, je dois le gagner, je dois gagner ma place. Sur le marché de l’amour, c’est comme un marché économique, il y a de l’offre et de la demande, et dans le cas des femmes noires, peu de demandes, ou alors des fétiches sur nos corps.

 

C’est pareil pour les femmes trans, handies, grosses etc… Une femme non-valide est considérée comme moins désirable qu’une femme valide par exemple. Il y’a une image de la femme dans l’imaginaire collectif qui représente l’universel. Quand on n’est pas dans ses critères, il faut se forcer à déconstruire plein de choses. L’attirance est quelque chose de construit dans notre société. Donc avant de nous inviter à repenser notre couple et notre hétérosexualité, il faut comprendre que nous n’y avons de base pas beaucoup accès.

 

 

Tu défends l’idée dès l’introduction que l’amour est un champ politique, qui est d’ailleurs la thèse que tu déroules tout le long du livre : en quoi cette thématique résonne avec notre époque ?

 

Comme je viens de le dire, il faut sortir de la vision naturaliste et essentialiste de l’amour, alors que c’est quelque chose de totalement construit, et donc de politique. Beaucoup de livres et de podcasts sont sortis récemment autour l’amour, le désir ou la sexualité, et c’est génial ! Plus il y a de ressources, mieux c’est. Mais pour moi, avec tous ces projets médiatiques, on a fait le tour d’un certain point de vue seulement.

 

J’espère qu’un jour une femme noire lesbienne aura son podcast, qu’une femme handicapée pourra écrire son livre. J’espère que ce livre va ouvrir la voie pour d’autres femmes marginalisées, pour qu’elles écrivent sur leur position sociale. Il faut plus de récits diversifiés à la première personne autour de ce sujet pour comprendre la multiplicité des vécus et des dominations qui en découle.

 

 

Tu écris : « Je ne suis pas sûre qu’une femme noire et précaire puisse sortir de l’hétérosexualité de manière sereine. Ou alors elle n’y pensera pas, car elle tentera de survivre aux autres systèmes de domination qu’elle subit d’ores-et-déjà ». Quelles sont les voies possibles pour les femmes les plus minorisées autre que simplement sortir de l’hétérosexualité ?

 

Je n’ai pas envie d’être défaitiste mais je pense qu’il n’y en a pas. Pour éviter de subir des violences, le mieux est de rester seule, mais toutes les femmes n’en ont pas envie et on ne peut pas les blâmer pour ça. Mon propos n’est pas de trouver de solution, il faut être moins cruel envers les femmes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’extraire du couple hétérosexuel monogame, on n’a pas toutes les possibilités de pouvoir tout explorer.

 

 

Qui devrait lire ce livre ?

 

Je l’ai écrit pour les femmes qui me ressemblent, les femmes noires, les femmes qui viennent de milieu de classe moyenne ou populaire, de banlieue ou de province. J’aurais bien aimé le lire ado ou au début de ma vie adulte pour savoir que je n’étais pas seule.

 

Ce livre parle beaucoup de moi sans que je ne donne d'anecdotes personnelles. Quand je parle de la race, de la classe, de la sortie de l’hétérosexualité, je parle pour toutes celles qui ont vécu les mêmes choses que moi. Je parle aussi pour les autres, pour celles qui se reconnaissent dans les discours dominants, pour qu’elles comprennent que leur expérience n'est pas universel, plein de femmes ne leurs ressemblent pas. Nous ne sommes pas toutes égales dans l’accès à l’amour.


Propos recueillis par Hanneli Victoire