Poser un regard critique sur la masculinité en tant qu’objet et non en tant que sujet, c’est une approche peu commune dans les ouvrages féministes, comment est-elle venue ?

 

Le déclencheur pour écrire ce livre à été la sortie de l’ouvrage collectif “Nos Amours Radicales” (éditions Les Insolentes, 2021) auquel j’ai participé. À cette période, plein de livres sont sortis autour de la révolution romantique et des manières de repenser l’amour. Pendant la promo, j’ai rencontré beaucoup de jeunes femmes désespérées par leurs copains qui ne s’intéressaient pas au sujet du féminisme.
 

Ça t’a étonné ?

 

Non, mais je ne m’attendais pas à recueillir autant de confidences ! Est alors venue la question de pourquoi les hommes s’en foutent du féminisme ? Pour moi, il faut sortir de la mécanique de chercher à tout prix à les convaincre, car c’est aussi une forme de soumission, être sans cesse celle qui négocie, qui essaye de trouver un compromis, là où les hommes ne font aucun effort pour comprendre. Je me suis dit que c’était à eux de nous prouver qu’ils aimaient les femmes, et non que les femmes doivent aimer les hommes malgré tout.

 

Comment as-tu mené les recherches sur ton sujet ?

 

Je suis partie de la question toute simple : les hommes hétérosexuels le sont-ils vraiment ? J’ai développé une approche hybride en travaillant en parallèle le sujet via mon master de genre. Grâce à cela, je pouvais aller voir mes profs pour m’aiguiller. J’ai réalisé beaucoup de discussions, une cinquantaine d’entretiens avec des hommes pour mener à bien mes recherches.

 

Être homo, est-ce l’ultime tabou, l’ultime outrage pour un homme ?

 

C’est ce que dit Judith Butler : avant l’inceste, il y a le tabou de l’homosexualité, l’homophobie masculine, c’est du sexisme, la peur d’être renvoyé au féminin. C’est une question clé dans mon livre qui ramène à ce paradoxe : les hommes sont censées désirer les femmes mais ils les méprisent et les maltraitent, à contrario, les hommes ne sont pas censés désirer les autres hommes, mais passent leur temps à se comparer, se congratuler et chercher à se plaire entre eux. Ce distinguer des homos qui s’assument et se revendiquent comme tels, c’est une question de distinction sociale.

 

C'est-à-dire ?

 

La sociologue australienne R.W. Connell a théorisé ce qu’elle appelle la pyramide des masculinités, où elle explique en quoi la masculinité dominante est une construction sociale, et que tout ceux qui ne s’y conforment pas vont soit tout faire pour atteindre cet objectif, soit être ostracisés par les autres. C’est comme la bourgeoisie qui essaye de se distinguer des pauvres, les hommes veulent se distinguer des femmes et des hommes jugés inférieurs.

 

Pour en revenir au paradoxe que tu évoquais, détester les femmes mais être obligé de les aimer, pourquoi ce sujet est-il si peu abordé publiquement ?

 

Cette question me fascine, car elle reste très beaucoup discuté effectivement, pourtant elle coule de source ! Certaines chercheuses et chercheurs ont travaillé dessus dans les années 90, puis après ça s’est arrêté. Ce sujet a été enterré, mais il commence à ressortir.

 

Pourquoi, à ton avis ?

 

Les magazines féminins font leur beurre sur l’amour depuis des décennies, comment trouver l’amour, comment séduire un homme, et maintenant comment le déconstruire. Il y a une lassitude autour de cette figure de l’homme déconstruit, qui se présente comme féministe, et qui, en fait, est un giga tocard. Je l’ai dit une fois en conférence et il y a eu une standing ovation, les meufs sont hyper frustrées. Il y a urgence à cesser de vouloir éduquer les hommes à tout prix, et à les mettre face à leurs propres contradictions d’abord. Et surtout, urgence à sortir de la nécéssité absolue de faire foyer avec un homme pour être une femme accomplie.

 

Pour parler de ce besoin imposé aux femmes d’aimer les hommes, tu utilises des exemples de pop culture, lesquels par exemple ?

 

Que ce soit Hunger Games ou Mulan, l’amour est imposé à des personnages féminins émancipés dans nos univers d’enfants ou d’ados. Prenez Katniss dans Hunger Games, c’est une jeune fille qui sait survivre dans la nature, très intelligente, débrouillarde et maline, mais il a fallu lui coller un triangle amoureux avec deux garçons comme s' il était essentiel d’absolument trouver l’amour quand on fait la révolution. Pareil pour Mulan dans le dessin animé Disney, on parle d’une guerrière travestie en homme pour sauver son père, qui apprend à se battre et déjoue les plans des méchants, mais qui se retrouve fiancée au beau et viril soldat à la fin. Était-ce vraiment nécessaire ? Non.

 

As-tu quelques chiffres à nous partager pour finir ?

 

Il faut bien garder en tête que 1/3 des femmes ont subit un viol, 1 femme sur 7 sera victime de violences conjugales dans sa vie, et à contrario, que 1/4 des hommes considèrent que c’est normal d’avoir un droit de regard sur la tenue de leur compagne par exemple. Les chiffres parlent d’eux même.

 

Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ?, un essai de Léane Alestra à découvrir aux éditions JC Lattès, 20,90 €

 

Hanneli Victoire