Alpha mâle est sorti il y a 6 ans, juste avant #MeToo, les groupes masculinistes ont-ils changé depuis ?

 

Quand on parlait de groupes masculinistes, on avait plutôt en tête les groupes de pères (mouvement pour les droits des pères, aussi appelés Men’s rights movement en anglais, ndlr). À l’époque, les coachs en séduction n’étaient pas associés aux groupes masculinistes. Aujourd’hui, on s’y intéresse beaucoup plus. La sociologie des personnes concernées n’a pas énormément changé, et leurs sujets non plus. Pour les personnes jeunes, les questionnements tournent autour du couple hétérosexuel, de la séduction, car c’est ce qui les occupe à ce moment-là. Pour les hommes plus âgés (trentaine et quarantaine), les sujets abordés sur les forums et les réseaux sociaux tournent autour de la garde des enfants, du partage de l’autorité parentale, etc.

 

Est-ce que le regain d’intérêt pour le féminisme et la nouvelle vague de luttes que connaît le monde entier depuis 2017 et #MeToo n’a pas eu comme conséquence une radicalisation des propos et des groupes masculinistes ?

 

Il faut faire attention entre les liens qu’on fait entre avancées féministes et réactions masculinistes. Les mouvements masculinistes, peu importe la décennie, ont toujours été là, violents et dangereux. Le masculinisme est une idée ancienne. En décembre 1989 avait lieu l’attentat de l’école polytechnique de Montréal au cours duquel Marc Lépine assassinait 14 femmes étudiantes pour la seule raison qu’elles prendraient la place des hommes sur les bancs de l’université. On a déjà eu des manifestations ultra-radicales dans les années 1980. Il n’y a pas de moment où il y a un apaisement masculiniste. L’ inquiétude liée à la place de la masculinité est permanente et n’est pas forcément réactivée par des moments de luttes féministes.

 

Pendant trois ans, vous vous êtes immergée au sein de groupes d’hommes cultivant leur entre-soi et avez été témoin de leurs propos, pourquoi ces discours violents sont-ils aussi visibles ?

 

Les propos ne sont pas nécessairement plus violents qu’avant. Si on prend l’exemple d’Andrew Tate, il n’y a rien de nouveau. Il est juste plus visible (ancien champion de kick-boxing, Andrew Tate est connu pour ses propos ultra misogynes distillés depuis plusieurs années sur Internet. Il a été arrêté en décembre dernier en Roumanie, puis mis en examen, notamment pour proxénétisme, ndlr). Il est primordial d’avoir un recul critique sur la manière dont les médias diffusent l’information. Les algorithmes et enjeux financiers nécessitent pour les médias de traiter les sujets comme exceptionnels.

 

Que pensez-vous du rapport du Haut Conseil à l’Égalité qui publie chaque année le baromètre sur l’état du sexisme en France ? On y a découvert cette année que les hommes entre 25 et 34 ans adhèrent particulièrement aux stéréotypes masculinistes.

 

Dans cette étude, on apprend notamment que 20 % des 25-34 ans considèrent que pour être respecté en tant qu’homme dans la société, il faut vanter ses exploits sexuels auprès de ses amis (contre 8 % en moyenne) et que 32 % d’entre eux considèrent que le barbecue est une affaire d’homme, soit quasiment 10 points de plus que la moyenne des hommes (23 %). On constate également que le phénomène se retrouve aussi chez les plus jeunes : seuls 48 % des hommes entre 15 et 34 ans considèrent que l’image des femmes véhiculée par les contenus pornographiques est problématique contre 79 % des hommes âgés de 65 ans et plus, ndlr.

 

Il y a des périodes de la vie où les modes de vie sont très codifiés. Chez les personnes très jeunes, les propos sexistes sont plus publics, moins dissimulés. Les personnes plus âgées ne sont pas forcément les moins sexistes, elles le cachent aussi mieux ! Quand on dit majoritaire dans une étude sociologique, on parle de majorité dans le rapport de force, mais pas nécessairement majoritaire en nombre. Il s’agit seulement des personnes dominantes dans le rapport de force. Les « alpha mâles » ne sont pas forcément si nombreux, ils diffusent simplement un discours qui arrive à se maintenir par le discrédit d’autres modèles.

 

Est-ce qu’on va s’en sortir un jour ?

 

Les rapports d’inégalités sont essentialisés dans les mouvements masculinistes : c’est donc dans l’ordre du monde que le fonctionnement soit binaire. La vision binaire régit entièrement nos identités collectives et ce n’est pas parce qu’on arriverait à défaire la masculinité qu’on arriverait à détruire le patriarcat automatiquement pour autant.

 

Bettina Zourli