Tout ce qu’on a appris sur la résilience en regardant I May Destroy You
aka comment se reconstruire après des violences sexuelles
C’était une des meilleures séries de 2020. Peut-être même une des meilleures séries de la vie (#groupie). Alors quand on a découvert que I May Destroy You n’était pas nommée aux Golden Globes, on a d’abord eu le seum, puis on a décidé de rendre hommage à cette pépite audiovisuelle qui prend le sujet des violences sexuelles à bras le corps. Comment se reconstruire après un viol ? Comment se soutenir, guérir, s’entraider ? Quelle place pour les réseaux sociaux dans nos parcours de reconstruction ? On en discute aujourd’hui avec un mot clé en tête : résilience.
Trigger warning : I May Destroy You raconte l’histoire d'une jeune écrivaine londonienne qui est droguée au GHB puis violée lors d’une soirée dans un bar. Un sujet que la série traite avec délicatesse, subtilité et bienveillance, mais qui est parfois retranscrit à la hauteur des violences qu’elle décrit.
Vivre avec le trauma : la mémoire à deux vitesses
Nos sociétés ont souvent tendance à voir et raconter le viol ou les violences sexuelles comme un évènement destructeur qui emporte tout sur son passage. Et à raison : c’est l’une des expériences les plus violentes et les plus traumatisantes qu’un être humain puisse vivre.
Mais la mémoire est plus complexe que ça. D’un côté, il y a celle du corps, et de l’autre, celle de la psyché... qui peuvent se débattre pour trouver un équilibre précaire entre volonté d’oublier, besoin de se souvenir, et tentatives de vivre avec.
C’est cette espèce de mémoire à deux vitesses que la série montre en filigrane et avec brio : Arabella Essiuedu ne prend pas conscience tout de suite de l’impact de son viol sur elle et sur sa vie. D’abord, il y a les réminiscences, les souvenirs brouillés, les sensations qui remontent. Ensuite, elle porte plainte. Puis, elle essaye de continuer à vivre. Et enfin, progressivement, elle explose, dans une déflagration aussi violente que salvatrice, qui l’aide à se réapproprier son corps et son histoire.
Pour reprendre l’expression utilisée par Sandra Onana pour Libération, un viol peut-être vécu comme une commotion, c’est-à-dire un choc violent qui semble ne pas laisser de lésion, et dont les cicatrices (invisibles, donc) se transforment dans le temps.
La reconstruction, ou le parcours d’un·e combattant·e
Ce que la série nous montre, c’est que les expériences des victimes de violences sexuelles sont multiples et protéiformes : il n’y a pas une “bonne manière” de réagir après un viol.
La manière dont Arabella raconte son histoire, parfois avec une part de déni qui sert sans doute à la préserver de la violence de son souvenir, en est la parfaite illustration. On peut s'effondrer, pleurer pendant des semaines, ne plus réussir à sortir de chez soi. Mais on peut aussi se draper dans un mood type “non mais tout va bien, c’était rien, puis je ne m’en souviens pas après tout”... pour ressentir des semaines, des mois (ou des années) après la déflagration de ce trauma.
Bref : on réagit, c’est tout. On se démerde. Parfois, dans un mélange de déni et d’incompréhension.
Cette représentation des parcours de reconstruction va à rebours des arguments parfois employés pour dénigrer les victimes et leur parole. Parce que OUI, ça arrive que des victimes envoient des textos “comme si de rien n’était” à leur violeur parce qu’elles sont dans le déni. Ça peut aussi arriver de rire pendant un dépôt de plainte parce que les nerfs lâchent. Ça peut arriver de ne pas comprendre ce qu’on a vécu, et du coup de ne pas réussir à en parler. Ou encore de se “perdre” dans le travail ou la fête pour oublier.
Sororité, adelphité et militantisme
Ce qu’on a aimé dans cette série, c’est qu’elle dépeint avec justesse et sensibilité les tentatives de “faire avec” mais aussi la beauté, la nécessité de la sororité et de l’amitié.
Au milieu du torrent de relations amoureuses ou sexuelles violentes que vivent les personnages principaux, l’amitié se présente comme un facteur de résilience incomparable. Et montre que la famille choisie est souvent celle sur laquelle on peut (vraiment) s’appuyer, comme on vous en parlait déjà dans cet article.
C’est en effet grâce au soutien inébranlable de ses deux meilleur·es ami·es qu’Arabella peut tenir debout. Ce sont ses deux ami·es qui lui donnent l’impulsion pour aller porter plainte et qui l’accompagnent sur place. Ses deux ami·es qui la soutiennent, l’écoutent et la suivent dans sa quête de reconstruction (même quand elle pète un câble en mode maxi-égoïste).
Mais ce soutien, aussi inébranlable soit-il, ne suffit pas. Évidemment. Qu’est-ce qui pourrait suffire à expliquer l’inexplicable, à soigner l’inacceptable ? C’est un processus.
C’est précisément parce que “rien ne suffit”, qu’Arabella se plonge dans les réseaux sociaux. Elle y trouve le soutien d’une communauté... jusqu’à ce que tous les témoignages qui arrivent dans ses MP la poussent à un point de saturation. De quoi montrer en filigrane le sujet de l’épuisement militant, plus dramatique encore quand les personnes qui luttent sont elles-mêmes victimes des violences contre lesquelles elles s’érigent.
Ces deux ami·es, loin d'être des personnages secondaires, permettent également de poser la question de la reconstruction après un viol chez une femme cis hétéro ou chez un homme cis gay (qui semble tout droit faire écho au récent #MeTooGay tant attendu). Mais aussi de poser la question de ce que la réal' appelle “le vol de consentement” : quand Terry vit un plan à 3 dont elle pensait avoir été l’initiatrice, pour réaliser plus tard que les deux hommes se connaissaient, et lui ont, en quelque sorte, tendu un piège.
Ces parcours permettent aussi de retranscrire le vécu des personnes noires, dans une société blanche où leurs corps sont aussi bien exotisés qu’exploités. De la maison d’édition white as fuck où Arabella travaille (elle qui est noire et précaire) jusqu'au bar “Ego Death” où l’entraîne son ami Simon, et où elle sera violée par un homme blanc.
La résilience : entre colère et transformation
Outre le talent dingue de sa créatrice, ce qui donne à cette série toute sa puissance c’est qu’elle part d’une expérience de vie de sa réal' et actrice principale, Michaela Coel, qui a subi un viol en 2016.
On sent la rage, la colère, le vécu, la quête de résilience qui transpire de chacun des épisodes. On sent aussi à quel point le fait de travailler sur cette série et de transformer ce trauma en histoire, participe pour elle au processus de reconstruction.
En fait, dans une espèce de mise en abyme puissante, Michaela Coel choisit de donner à son perso’ la même passion pour l’écriture que celle qu’elle nourrit dans sa vie… et nous montre ainsi comment la création peut-être le seuil de réappropriation de ces expériences. Parce qu’écrire son histoire, la donner à voir, c’est à la fois donner l’opportunité à toute une génération de femmes de trouver de la force, mais aussi de reprendre le pouvoir.
C’est peut-être aussi comme ça qu’on a envie de définir la résilience : pas comme la capacité à encaisser et à se relever sans que personne n’y voit rien. Mais plutôt dans la possibilité de transformer son vécu, son histoire, de se la réapproprier.
Ou, a minima, de rendre les personnes qui se reconnaissent dans ces histoires légitimes de raconter la leur. Pour vivre avec, pour vivre mieux. Pour crier, pour faire du bruit, pour lutter. Pour apprendre à dire non autant qu’à dire stop.
I May Destroy You, une série de Michaela Coel en douze épisodes, à découvrir sur HBO/OCS







