Tout ce qu'on a appris sur le VIH en matant It's A Sin
Série reconnue d’utilité publique
Le moral des troupes étant ce qu’il est (#down), on pourrait se dire que se lancer dans une série sur l’arrivée du sida dans les 80’s n’est pas exactement le bon plan pour se changer les idées. Et pourtant : on a dévoré et adoré It’s A Sin, la dernière née du queer Russell T. Davies, qui s’empare de ce sujet difficile et douloureux en 5 épisodes aussi touchants qu’explosifs (mais aussi lumineux et drôles, oui, oui). Quelles différences entre la pandémie de sida et celle du Covid-19 ? Ça voulait dire quoi, d’avoir 20 ans et d’être queer dans les années 80-90 ? Famille choisie, pandémie, médias, sexe et militantisme : on vous débriefe ce chef-d’oeuvre en espérant vous donner envie de le mater illico.
Où ça, une épidémie ?
Prendre son envol vers la capitale londonienne, commencer des études ou un nouveau boulot, et surtout ENFIN assumer son homosexualité... It’s A Sin commence par nous montrer des personnages qui s’émancipent du carcan sociétal et familial homophobe pour débuter un nouveau cycle plein de promesses. Une vie faite de réussites, de taf, de teufs, de potes, de coloc, de paillettes, de sexe, bref : la vie qu’on veut quand on a la vingtaine et des rêves plein la tête.
D’ailleurs, quand on demande à Roscoe, Richie ou Colin (trois des personnages principaux de la série) où ils se voient dans dix ans, ils dégainent sans hésiter des réponses type « je veux juste être heureux », « je veux tout apprendre », ou encore « je serai fckn-super riche ». Euuuuh, où ça, une épidémie ? Comment ça, une épidémie ? Les personnages sont tiraillés entre l’envie de penser que rien ne peut les arrêter et le déni de cette maladie, le sida, qui plane comme une musique de fond inquiétante.
Avec 30 ans de recul (et une pandémie dans la gueule), on les comprend : comment accepter la violence et l’absurdité de cette maladie foudroyante ? Comment comprendre qu’un jour vous pouvez être en train de danser sur I Feel Love avec vos potes et 2 semaines plus tard, être à l’hôpital avec une forme de cancer rare et très avancée ?
Pour France Info, Christophe Martet, journaliste et ancien Président de l’association Act-Up Paris, explique pourquoi la communauté gay a eu du mal à accepter et à comprendre la gravité de la situation à l’époque : « Quand vous avez la vingtaine, être foudroyé par une maladie en l’espace de quelques mois, c’est inconcevable, ça n’est pas dans l’ordre des choses ». À peine…
C’est à travers le personnage de Richie que le réal' tente de nous montrer à quel point cette épidémie semblait irréelle à tant de jeunes gays à l’époque. Dans un monologue explosif, il s’emporte : « Un cancer qui ne toucherait que les hommes gays, c’est une blague ou bien ? », ou encore « Comment être bien sûrs que c’est pas un complot créé par un laboratoire pour tous nous empêcher de niquer ? ».
Et si on a envie de l’attraper par les épaules et de le secouer pour lui dire qu’il fait fausse route, on ne peut pas s’empêcher de le comprendre. Parce qu’on réalise que la vie de ces personnes est bien proche de la nôtre : les mêmes rêves, les mêmes envies, les mêmes projets. Les mêmes désirs stoppés en plein vol par une épidémie meurtrière qui vient tout rafler sur son passage.
Sida versus Covid : la gestion politique et médiatique à deux vitesses
Regarder It’s A Sin en 2021, c’est aussi s’offrir l’opportunité d’être frappé·e (et choqué·e) par les disparités du traitement politique et médiatique alloués à la pandémie de Covid-19 aujourd’hui et celle du sida à l’époque.
C’est bien simple : si, aujourd’hui, nos cerveaux sont saturés d’informations sur le sujet (avec tous les risques que cela présente : coucou la désinformation éventuelle, la surcharge d’infos et les fake news), au début des années 80, il est tout simplement impossible de trouver des informations sur cette maladie qui fait pourtant des milliers de morts dans le monde.
Il faut dire que nous sommes à l’aube de l’ère d’Internet : il n’y a pas de réseaux sociaux, pas de médias en ligne, pas de possibilité d’avoir accès à des informations qui viendraient d’ailleurs. Conséquence : l’épidémie a beau faire rage aux États-Unis, il est très compliqué de se renseigner sur cette maladie en Europe. On parle d’un cancer, d’une maladie transmise par les perroquets, de pneumonies… Entre stigmatisation du côté du pouvoir et des médias, et débrouille-mal-informée du côté des communautés concernées et du personnel médical, il y a de quoi s’y perdre et s’épuiser.
Comme le souligne très justement à ce sujet The Daily Telegraph : « La communauté gay, ravagée par cette maladie, a dû faire face à l’ignorance et parfois à la cruauté stupéfiante de la société dans son ensemble ».
Cette désinformation cache surtout un désintérêt de la part des politiques qui ne voient pas le VIH et le sida comme des problématiques de santé publique. Pire encore : entre tentatives de capitalisation sur les traitements (inefficaces) proposés par les grands groupes pharmaceutiques et homophobie rampante et assumée (aka l'idée selon laquelle le sida serait une punition divine contre les personnes homosexuelles, lol), le piège de la maladie et de la honte se referme progressivement - ce que la série montre d’ailleurs très bien.
On ne veut pas dire de quoi meurent les personnes touchées par le sida, les gouvernements se taisent sur le sujet, les médias n’en parlent pas, les familles le cachent, et les communautés LGBT+ n’ont presque pas voix au chapitre. Et pour cause : il n’y a pas ou peu de médias LGBT puissants comme il en existe aujourd’hui.
Comparer la gestion de l’épidémie de Covid-19 à celle du sida fait donc vraiment froid dans le dos. Surtout quand on sait que le sida a été officiellement déclaré comme une pandémie en… 2002. Soit 30 ans après l’explosion des contaminations et des décès tout autour du monde. Et 50 ans environ après sa première apparition que l’on estime à la fin des années 50, en République Démocratique du Congo. Invisibilisation, vous dites ? Gestion à deux vitesses, vous dites ?
Queerness et famille choisie
C’est de loin le point le plus feel good de la série : cette bande d’ami·es plus-queer-tu-meurs, qui ont tous·tes (ou presque) quitté le carcan familial pour trouver de l’amour, du soutien et de la bienveillance dans leur nouvelle famille choisie. D'ailleurs, ce mot, queer, résonne encore bien différemment à l’époque, puisque qu’il est majoritairement utilisé comme une insulte contre celleux qui n'entrent pas dans le moule de l’hétéronorme.
La série a aussi le (grand) mérite de montrer le rôle qu’ont pu jouer les femmes cis dans la lutte contre le VIH, puisque c’est le personnage central de Jill, seule meuf du groupe, qui joue le rôle de support émotionnel / aide-soignante improvisée / diggeuse d’infos sur le sida avant même que les hommes gays de son entourage s’en « inquiètent ».
Pour France Info, Christophe Martet raconte : « Les femmes étaient en première ligne, notamment au sein du secteur médical. (…) À cause de la stigmatisation entourant les malades, elles se sont davantage emparées du combat ». Les « premières de cordée », une nouveauté de l’épidémie de Covid ? Pas du tout, en fait.
It’s A Sin montre également à quel point les luttes prennent du temps à s’organiser, surtout quand les personnes qui les portent sont aussi touchées par les difficultés et souffrances contre lesquelles elles s’érigent. La série nous montre d’ailleurs la première action militante réalisée par ce groupe d’ami·e·s : iels sont 50 à tout casser, et l’un des personnages s’exclame : « Il y a 600 000 hommes gays à Londres, où sont-ils ? ».
Un peu plus tard, bien sûr, il y aura Act-Up, des campagnes d’infos, des actions militantes, de la sensibilisation… Mais au tout début de l’épidémie, on ne sait rien, et on navigue à vue : on essaye de trouver des solutions pour s’entraider, se soigner, se renseigner. On se plante, on tâtonne, on cherche à s’organiser.
Résultat : il faut bien quelques années à la communauté LGBT pour fédérer la lutte, créer des espaces d’échange, des supports pour faire circuler l’information, et surtout, interpeller les pouvoirs pour qu’ils mettent en place une politique de santé publique à la hauteur de ces enjeux.
Un petit mot pour conclure ?
Regarder cette série en 2021 fout une sacrée claque, et pour plusieurs raisons : déjà, parce qu’on se rend compte qu’on ne connaît pas grand-chose à l’histoire de cette génération qui a pourtant précédé de peu la nôtre. C’est important de le savoir et de le noter, parce que le thème « sortez couvert·es » et « capotes gratuites pour toustes » dans lequel notre génération a grandi est l'héritage direct des luttes et souffrances de celleux qu’on appelle « la génération sida ».
Si cette partie de l’Histoire nous est inconnue, c’est parce qu’elle a le plus souvent été invisibilisée. Parce qu’elle concernait majoritairement les personnes LGBTQ+ (et que du coup, les politiques s’en cognent), et que ces communautés elles-mêmes pouvaient ressentir une certaine fatigue à en parler et à assumer seules ce travail de mémoire (en plus de gérer le trauma).
Pourtant, cette histoire, nous avons plus que jamais besoin de la connaître : parce que c’est dans le sillage de ces luttes que bien des conquêtes et droits des communautés LGBT+ ont trouvé leur place dans le débat public. Et quand on regarde It’s A Sin, on se dit : bordel, il était temps.
Pour aller plus loin : lisez, partagez et rerepartagez notre guide façon VRAI/FAUX sur le VIH et le SIDA, blindé de connaissances et d’infos importantes sur le sujet.







