Le corset 2.0 ?

 

Associée aux notions de féminité et sensualité, la silhouette en sablier (hourglass figure en VO) est considérée comme une apparence désirable depuis plusieurs siècles. De la Vénus de Botticelli (1485) à Janie Crawford, la protagoniste du roman Mais leurs yeux dardaient sur Dieu (1937) de Zora Neale Hurston, l’idéal corporel de la taille de guêpe associée à de larges hanches s’impose dans la culture populaire. Si cet idéal perdure, il évolue au fil du temps et des époques.

 

Au XIXe siècle, par exemple, on obtient la silhouette en sablier grâce au port du corset qui met en valeur les courbes. Plus tard, ce sont les gaines qui viennent lisser et modeler les corps. Aujourd’hui, à l’ère paradoxale de la surexposition sur les réseaux sociaux et d’un désir d’authenticité, on cherche à obtenir la silhouette désirée en s’essayant aux workouts du type “hourglass challenge” et en adoptant un régime alimentaire équilibré.

Corset Zara, La Naissance de Vénus

 

 

 

D’une certaine manière, la tendance du shapewear peut être considérée comme une version actualisée du corset, visant à contrôler les corps pour qu’ils soient conformes à la norme en vogue. Cependant, plusieurs points viennent contredire cette interprétation. D’abord, les corsets sont connus pour être serrés et inconfortables tandis que les vêtements sculptants sont avant tout conçus pour être confortables et apporter du maintien. Ensuite, bien que tous deux soient influencés par un certain désir de se conformer à un idéal, le corset renvoie à une féminité contenue, à la différence du shapewear qui plaît aux femmes voulant se sentir à l’aise et confiante dans leurs vêtements.

 

 

Un marché foisonnant

 

Pendant le confinement, l’avènement des vêtements confortables a largement profité au marché du shapewear. Selon un rapport du cabinet d’études Grand View Research, le marché mondial du shapewear valait 2,26 milliards de dollars en 2018, et devrait atteindre les 5,6 milliards de dollars d’ici 2025. Ce succès a de quoi réjouir Kim Kardashian, qui en plus d’avoir remis au goût du jour les dessous gainants, a lancé sa propre marque de shapewear, Skims, en 2019.

Dotée d’une forte présence en ligne, Skims gagne en popularité et devient rapidement reconnaissable. Proposant des pièces sculptantes qui se portent aussi bien dessus que dessous, la marque parvient à séduire les plus sceptiques d’entre nous. À l’instar de la journaliste Tahirah Hairston qui admet dans une tribune du magazine américain The Cut « détester à quel point elle adore Skims ». Car bien que la marque soit inclusive, avec des tailles allant du XXS au 4XL et des campagnes publicitaires présentant des modèles d’âges, de morphologies et de couleurs de peau différents, Kim Kardashian est régulièrement critiquée pour son appropriation de la culture noire.

Adepte du confort et de la qualité des vêtements Skims, la journaliste de The Cut met en évidence la complexité pour les consommateurs de naviguer entre les questions de mode et d’éthique. Consciente des implications culturelles et sociales de la marque, elle observe qu’en être une consommatrice n’est pas tout à fait compatible avec les enjeux de représentation et de pouvoir dans l’industrie de la mode.

 

 

Une tendance ambivalente

 

En avril 2022, la chanteuse Lizzo lance sa marque de shapewear, Yitty. Connue pour ses prises de parole prônant l’amour de soi et contre la grossophobie, elle souhaite proposer des vêtements dans lesquels tous les corps seraient inclus et non contraints. Mais peut-on décemment considérer la tendance du shapewear comme inclusive alors qu’elle tend à lisser des soi-disant imperfections corporelles ?

En plus de l’injonction à devenir une fit girl, il semblerait que les recherches internet autour des vêtements sculptants coïncident avec celles sur la perte de poids. Pas étonnant, comme on vous le disais il y a peu, la hype pour les années 2000 s’accompagne pour les marques mainstream d’un retour à la glorification d’une extrême minceur.

 

Et d’après Charlotte Nguyen, consultante en insights consommateurs chez Linkfluence, « l’industrie du shapewear risque de bénéficier du retour vers une silhouette plus fine ». On le sait, le marché répond à la demande et celle-ci vient autant de la Gen Z que des millennials.

« Le marché du shapewear est très ancré chez les mères, car ce sont elles qui subissent le plus de remarques sur leur corps et l’injonction à retrouver leur corps d’avant grossesse le plus rapidement possible » poursuit Charlotte Nguyen. Ce qui dénote d’une véritable obsession de gommer toute trace visible de l’expérience du corps féminin.

 

Mais qu’on le veuille ou non, la tendance du shapewear est là pour durer et compte bien s'adapter aux besoins et désirs changeants des consommateurs. La trend divise, certain‧es la considère comme perpétuant des normes de beauté irréalistes tandis que d’autres y voit l’alliance du confort et de la confiance en soi. On vous laisse trancher.

Justine Sebbag