La question

 

Voir des psys ? Oui, d'accord, bon, c'est vrai que je ne suis pas au top, et que j'ai un terrain assez fragile de ce côté là. Mais… Comment on fait pour aller bien dans une société qui va mal ? Je veux dire, je ne vais pas suivre une thérapie dans le but de trouver comment me mettre des œillères, et je n'y trouverai pas non plus le moyen de changer le monde.

 

Alors comment on fait ?

La réponse

 

Aujourd’hui, c’est philosophie…et confession. C’est un sujet qui me revient en pleine poire dans mes phases de moins bien. Quand je me demande aussi comment nous arrivons à nous coltiner une société qui ne nous convient pas, il peut même m’arriver de remettre en question le sens de mon métier.

 

Un monde avec ses menaces environnementales, ses violences et cruautés, ses injustices, les incertitudes économiques et politiques, la bêtise humaine… Si on ajoute à cela l’influence hypnotique des médias moroses, la question du sens de nos existences et en supplément les injonctions paradoxales à aller bien, à être 100% responsable de son bonheur (ou de son malheur), je pense que la psychologie, les thérapies et le coaching, le chamanisme, la philosophie, les spiritualités et les sciences humaines apportent de précieux outils de navigation pour se changer soi, ses perceptions, ses pensées, ses désirs et ses réactions.

 

Pour autant, je doute fort que le bien-être et le sentiment « d’être bien » puisse se développer en décorrelation de l’environnement et du collectif.

Et quand je retrouve mon optimisme intact, je me demande si justement l’un des enjeux de l’existence serait d’apprendre à naviguer avec la cyclothymie (humeur changeante et intense) perpétuelle du monde (qui caractérise la condition terrestre), ainsi qu’avec nos cyclothymies personnelles, inhérentes aux fluctuations du moi. Expérimenter et renouveler ses propres recettes pour fabriquer ses interstices de bien-être, de sérénité, tout en restant lucide sur la souffrance du monde, et surtout des responsabilités qui sont les nôtres.

 

Je lance le débat.



Chacun·e sa stratégie

 

Il est intéressant d’observer que nous avons tous des réponses comportementales et postures différentes face à l’ordre des choses.

 

Postures fréquemments constatées :

 

• le repli et l'isolement, vivre dans une bulle

• le mode survie édulcoré avec l’usage de palliatifs ou anesthésiants (abus de substances, alcool, recours au divertissement permanent, la surconsommation…)

• la passivité, la résignation

• le déni, les illusions, l’auto-enfumage

• la positivité toxique

• l’abattement, la déresponsabilisation

• le mode combat ou rebellion

 

Autrement, certain·es font le choix de naviguer au mieux dans tous les paradoxes de ce monde (et leurs propres paradoxes), de s’adapter en permanence, avec un sincère optimisme et un regard lucide sur la marche du monde.

Ce qui est à souligner c’est que nous pouvons toustes passer d’une posture à une autre selon les périodes de nos vies, nos niveaux de conscience et d’évolution, l’influence des cercles relationnels pro/perso que l’on fréquente, les évènements ou bouleversements que l’on traverse…

 

Le droit à aller mal

 

Avoir mal à notre monde ou ressentir le fossé existentiel entre soi et le système avec intensité, est une réaction émotionnelle que nous devrions tous nous donner le droit de ressentir.

 

Il me semble que ce sont justement ces émotions qui, une fois identifiées, conscientisées, questionnées, acceptées, nous permettent de développer des stratégies de changement. Ces émotions ont un rôle utile, un peu comme une fonction de déclencheur et d’aide à la résolution de problèmes.

 

Ma croyance profonde est que l’on peut avoir mal à notre monde, sans être forcément mal dans notre monde. Je fais partie de celleux qui arrivent à aller bien la plupart du temps, tout en restant lucide et ouverte sur les malheurs du monde. Et je crois qu'apprendre à aller bien tout en restant lucide peut déjà passer dans un premier temps par conscientiser et accepter ce qui dépend de nous et ce qui n’est pas de notre ressort.

 

Je pense aussi qu’il est crucial d’apprendre à « gérer » sa propre impuissance, en faisant sa petite part, en étant dans l’action, le mouvement, en faisant preuve de volonté et d’altruisme à sa petite échelle… comme une manière de prendre le contrepied des immobilismes qui nous plombent.

 

Panoplie de leviers

 

J’ai appris à développer et à renouveler mes outils de navigation face à l’adversité. Ils n’ont rien de miraculeux, sont imparfaits et en évolution continue. Leur utilité : me permettre de conserver une positivité lucide qui m’énergise.

 

(encore une confession : je donne un sens à mon propre bien-être en essayant de donner autour de moi à ma toute petite échelle, et j’ai choisi le créneau de la santé psychique, à cette étape de ma vie. Cela pourra être autre chose à l’avenir).



#1 Nourrir au maximum les émotions positives

 

Structurer ses semaines et journées de manière à créer un max d’interstices de joies, de partage et d’amour.

 

Outil plaisir : je crée des to do lists du kiff (aka les « to do kiffs ») participatives avec mes humains préférés, pour être sûre qu’on réalise chaque mois des plaisirs qui nous tiennent vraiment à coeur. Programmer ses kiffs chaque semaine et en réaliser un max est un carburant surpuissant qui rend plus résilient et plus résistant aux aléas.

 

#2 Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde

 

Ou renverser le jeu pour accueillir l’imprévu. Notre époque ne nous encourage pas beaucoup à l’exploration et je trouve que nous sommes formaté·es à une vision « gestionnaire » de l’existence. Des applications, des algorithmes, des injonctions nous disent quoi faire au boulot, dans nos relations, dans nos divertissements… Tout doit être anticipé, rationalisé, maximisé. Nous laissons des GPS extérieurs conduire nos actions, et nous leur obéissons. Et pourtant ils entravent l’écoute de nos intuitions, de notre spontanéité, en somme de nos souhaits et élans véritables.

 

Le concept : parfois « changer tout », comme disent les footballeur·euses quand iels renversent le jeu. Se lancer, se rendre disponible aux nouvelles rencontres de toutes sortes, oser parler à celleux qui nous plaisent, prendre des décisions sur des coups de tête, disrupter ses plans et créer la surprise pour soi. Les rencontres et opportunités qui marquent une vie se produisent hors de nos logiques critéristes et de nos petits enclos mentaux.

 

#3 Décrocher du monde de temps à autres

 

S’octroyer de temps à autre des journées de « rien » en solo. Se mettre en mode avion, se laisser buller, vivre tout.e nu.e, faire, manger absolument tout ce qu’on veut. Zéro contraintes, zéro injonctions, liberté totale. Il me semble fondamental de retrouver des moments d’insouciance et de sérénité rien qu’à soi dès que possible.

 

Objectif : créer des petites bulles d’Hakuna matata pour reposer le psycho et le corpo.

 

#4 Nourrir des connexions authentiques et sincères

 

Consiste à bichonner celleux qui sont important·es pour soi, en conscience : nourrir les relations d'amitié et d’amour sincères, tous les liens -même nouveaux- qui nous font nous sentir bien dans nos baskets et progresser. Askip ce qui compte le plus pour certaines personnes en fin de vie c’est comment elles ont aimé, les rencontres qui les ont marqué, changé…

 

Petit pas possible : octroyer moins d’attention aux liens « par défaut », aux liens qui ne nourrissent plus, ou qui ont pour seule et unique fonction de ne « pas se sentir seul »... au bénéfice des liens qui nous élèvent et nous challengent dans notre intériorité.

 

Onelife: oser créer / se donner la chance de vivre de nouveaux types de relations, se montrer authentique et tel qu’on est, surmonter ses carcans, oser aller à la rencontre de l’autre malgré les craintes et les inconforts… et profiter de chaque moment avec passion.

 

#5 Éviter la malbouffe intellectuelle et l’hypnose collective

 

À quoi bon vouloir à tout prix être au courant des affaires du monde, des infos… puisque cela nous déconnecte émotionnellement de la réalité immédiate et plombe un peu plus chaque jour le psychisme?

 

Premier pas : faire de sa pensée un temple, sélectionner avec soin ses flux d’informations et s’y exposer avec parcimonie. Essayer d’être davantage présent·e dans son environnement immédiat, son quartier, auprès des personnes âgées que l’on croise au quotidien par exemple. Ou auprès de sa famille et de ses ami·es. Au maximum dans l’action et dans l’initiative. Hors des écrans.

 

#6 Se mettre au service d’une cause

 

Identifier au quotidien des choses qui allument la flamme, des activités et des apprentissages qui nourrissent et stimulent, qui te semblent utiles et bénéfiques (tant pour toi que pour le collectif) : art, associatif, musique, humanitaire, soins à la personne, coaching, culture… connecter au monde en se mettant au service d’une cause/ des autres. Pour certain·es cela passe parfois par des bifurcations et reconversions professionnelles. Pour d’autres, une réorganisation du temps.

 

L’idée : changer consciemment la direction de sa vie, de l’enrichir et de l’approfondir, au lieu de simplement la laisser s’écouler sans but. Se rendre utile et prendre soin du collectif à sa toute petite échelle.

 

#7 Garder la curiosité d’un·e enfant

 

En entretenant sa capacité à être fasciné·e, s'émerveiller, rire, mais aussi à apprendre sans cesse, en totale humilité.

 

Brainstorming : faire de nouvelles expériences, développer de nouvelles aptitudes, se former en continu et surtout changer quand c’est nécessaire…

 

#8 Écouter avec attention les récits des ancien·nes

 

Discuter fréquemment avec des personnes âgées et leur poser un max de questions peut nous apprendre énormément sur la vie, les fondamentaux, le sens de la nuance, la résilience et le courage. Elles sont les détentrices d’une bonne partie de la sagesse humaine.

 

Mantra : OLD IS GOLD <3

 

 

 

Petit bonus : pour nourrir les réflexions et le débat, je suggère une petite lecture de référence : Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley (1931). Il propose une réflexion tout à fait intéressante sur la condition de l’homme libre, ses tourments, ses émotions difficiles…et une réflexion visionnaire sur le contrôle des populations, le déni et les injonctions au bonheur « obligatoire » dévastatrice.