Si vous voulez voir une flamme d’excitation s’allumer dans mes yeux, ne me proposez pas d’aller écouter un set de Gesaffelstein ou de tester un bar à cocktails dans un parking sous-terrain. Donnez-moi plutôt un navet, une carotte, un poireau et un oignon. La base des ingrédients pour faire une bonne soupe d’automne. Apportez-moi du curry ou du thym en supplément et il y a de grandes chances que j’envisage de vous épouser avant la fin de l’hiver.

 

J’avoue : j’ai 26 ans, je suis célibataire, de nature très noctambule, journaliste spécialisée dans la mode et… la perspective d’une soirée soupe m’excite autant (si ce n’est plus) que le dernier défilé printemps-été 2020 inspi BDSM de Dion Lee, nouveau créateur en vogue. A priori, rien ne me prédestinait à préférer me faire cuire des navets plutôt qu’à siroter des Gin tonic sur la musique très énervée des aftershows de fashion week. Les soirées mondaines, alcoolisées, bondées, nicotinées, j’y suis venue, j’y ai été vue et j’y ai bu. Mais la vie se révèle pleine de surprises car, en découvrant la soupe, mon lifestyle a radicalement changé.

 

Est-ce que je souffre d’un syndrome de vieillissement précoce ? Je me suis effectivement posé la question après avoir décidé d’investir un demi-rein dans une magnifique machine à soupe au design ultra-moderne, au chrome terriblement sexy et sur laquelle je fantasmais depuis des mois. Après cet achat délirant, je suis même entrée dans un engrenage de mensonges auprès de mon entourage :

 

« - Jane, t’es pas venue à la soirée de lancement de mon fanzine, t’étais où ?

- Arrête, c’était hier soir ?! J’étais à un diner dans le Marais, on a fini au mezcal à 3h du matin, t’as pas envie que je te raconte. »

 

FAUX. Piètre mensonge. J’épluchais du potimarron seule dans mon appartement.

 

Mais alors, pourquoi cette passion subite et précoce pour ce breuvage non alcoolisé ? Certes, c’est vraiment délicieux. Mais en réalité, tout chef digne de ce nom pourra vous le confirmer : ce n’est pas la dégustation du plat qui rend heureux, c’est sa préparation. Le rituel des courses, le choix du maraîcher, des produits, l’élaboration des recettes, le déballage du panier. Et, clou du spectacle, l’attaque des légumes où la découpe au millimètre d’une carotte se rapprocherait presque d’un exercice de méditation.

 

Avec mes légumineuses, j’ai découvert un plaisir insoupçonné, celui de manipuler les couteaux (sans violence). Mes mains et mon attention occupées à ces gestes répétitifs, mon cerveau a pris l’habitude de se déconnecter et de se perdre dans la musique en fond sonore. Virginia Woolf racontait la nécessité d’avoir une chambre à soi, pour ma part, sans avoir l’ambition d’écriture de cette incroyable femme de lettres anglaise, je comprends l’importance de s’accorder des moments à soi. Quels qu'ils soient. Même si ce moment doit se résumer à une recette de grand-mère.

 

Cette heure de cuisine est un plaisir solitaire en semaine, mais je vais quand même entamer des recherches pour trouver une personne qui accepterait de venir diner chez moi un vendredi soir avant de partir danser en club, histoire de digérer la soupe.