#1 Le monde du boys’ club

 

Des semaines que ce terme arpente vos feeds Facebook : boys’ club. Pour être bien sûres de comprendre ce qu’il implique, repassez-vous vos plus belles années scolaires : 1/ vous avez 4 ans et une bande de mecs hauts comme trois pommes vous pourrissent la vie et vous empêchent de jouer au football. Vous ne faites pas partie de la bande. 2/ Vous avez 8 ans et vos cousins se payent votre tête car vous vous êtes assise en tailleur alors que vous portiez une mini-jupe. Vous ne faites pas partie du club. 3/ Vous avez 13 ans et l’objectif de toutes les filles du collège/lycée - y compris vous ? - consiste à s’attirer les faveurs d’une bande de mecs à peine pubères mais déjà en rut. Aucune d’entre elles ne fait jamais partie du club. 4/ Vous avez 23 ans et vos collègues “qui sont pourtant sympas” se regardent avec complicité chaque fois que vous mettez une jupe. Vous ne faites pas partie du club.

 

L’idée ? C’est que de la même manière que l’on croit pouvoir soutenir le fait que l’amitié entre un homme et une femme est impossible, l’existence de ces boys club vient réaffirmer un territoire marqué par l’argument de “la différence des sexes”. Il dit : chaque chose à sa place. Martine Delvaux, enseignante à l’Université du Québec, rappelait d’ailleurs pour BRUT que les boys’ club voient le jour sous la forme de clubs privés, à la fin du XIXème siècle. Elle explique qu’à cette époque, la maison est perçue l’espace et le “royaume” des femmes (tiens donc), et que les hommes ressentent ainsi le “besoin” de se créer un espace “récréatif” qui puisse leur appartenir. Parce qu’ils partagent déjà cet entre-soi masculin dans les sphères publiques et professionnelles (dont les femmes sont exclues), ces boys’ club capitalisent sur leur pouvoir et forment, dès leur origine, un véritable réseau s’articulant sur des pratiques d’exclusion discriminantes.

#2 This is a man’s world

 

Seules 2% des rues de France portent des noms de femmes : ce chiffre très parlant permet à Victoire Tuaillon, l’autrice de l’excellent podcast Les Couilles sur la Table (qui aborde la question des masculinités), d’aborder la thématique de la ville et de l’espace public comme étant construits et pensés dans et pour un entre-soi masculin. D’ailleurs, Yves Raibaud, auteur de La ville faite par et pour les hommes rappelle que les équipements de loisirs mis à la disposition des jeunes de 8 à 20 ans par les collectivités servent 3 fois plus aux garçons qu’aux filles. Ces lieux, pourtant considérés comme “lieux de sociabilisation des jeunes” sont en fait selon lui “un continuum d’espace masculin, et des lieux de consolidation de l’identité virile”. Alors qu’à l’inverse, peu de lieux existent pour que les filles puissent se sociabiliser entre elles.

 

En bref ? Ces chiffres permettent de mieux comprendre l’organisation du monde : de souligner, ainsi, que dès leur plus jeune âge, les garçons et les filles n’évoluent pas dans le même monde, ni dans les mêmes espaces. Et que ces espaces sont pensés, à différentes échelles, pour que chacun reste à sa place : le mythe des sports dits “masculins” ou “féminins” en est d’ailleurs bien la preuve : ou comment orienter concrètement des passions en proposant aux filles des tutus et aux garçons des ballons, tout en favorisant le processus de socialisation des uns au détriment des autres. Et c’est bien le truc, avec le boys’ club : il est partout. Invisible. Structurel. Et violent.

#3 “Quand les hommes étaient des hommes et que les femmes portaient des jupes”

 

Cette tagline, tirée de la série Mad Men de Matthew Weiner ouvre le génial livre de Mona Chollet : Beauté fatale. Et raconte d’emblée la nostalgie ironique d’un monde où chacun tenait son rôle. Un monde aujourd’hui vacillant, mais qui se raconte encore dans le fonctionnement du monde du travail : inégalités salariales (26% !), et postes de pouvoir et à responsabilités encore majoritairement accordés aux hommes (blancs)... prouvent bien que notre société porte encore aujourd’hui la mémoire et le fonctionnement de cette organisation sexiste et raciste du monde. De la même raison que l’on peut s’attarder sur le fait qu’encore aujourd’hui, ce sont des femmes racisées qui occupent les postes de service domestique et de nettoyage.

 

Pour comprendre ? Il suffit vraiment (vraiment) de regarder Mad Men, qui brosse le portrait de personnages masculins ayant juste tout l’air d’être une ligue du LOL version 60’s aux US. Elle montre un monde du travail dominé par les hommes (blancs), s’y comportant comme une bande de gamins dans un bac à sable. Les femmes y font l’objet incessants de regards (déshabillants), de blagues (sexistes), de demandes (sexuelles, ou sexistes) et de dévalorisation de leur travail en fonction de leur apparence physique. Un sujet abordé aussi cet hiver dans le magazine Causette qui enquêtait auprès des femmes politiques pour leur parler de leurs cheveux : unanimes, elles insistaient sur le fait que pour être écoutées, la seule politique capillaire valable, était celle… du chignon. Pour espérer faire partie du “club”, il faudrait donc être capable de modérer ou de minorer ses signes extérieurs de féminité : pour transiter, quelque part, vers des valeurs masculines.

#4 La blague sexiste a (toujours) le vent en poupe
 

En janvier 2019, dans le tout premier État des lieux du sexisme en France publié par le Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, on découvrait ce chiffre effarant : plus de 71% des chroniques radio en 2018 mobilisaient un ressort sexiste. C’est aussi le cas de 5 des 6 vidéos les plus populaires des deux Youtubeurs les plus vus. De même qu’un tiers des blagues du jour sur le site blague.info. Alors coucou, Catherine Deneuve, et rassurez-vous : la frivolité et les bonnes blagues grivoises à la française se portent très très bien. Le sentiment d’impunité de tous aussi.

 

En gros ? C’est une histoire de pouvoir, et c’est ce que ces boys’ club prouvent : on se rappellera d’ailleurs que Facebook, à l’origine, était l’un des premiers boys’ club en ligne. Une safe place (lol) où les hommes pouvaient se retrouver pour aller au “supermarché de la meuf”, commentaires et discussions à l’appui. Que le premier réseau social mondial se soit fondé sur cette logique n’est pas anodin : internet, après tout, n’est qu’un réseau comme les autres. Dans lequel les schémas de pouvoir qui s’appliquent au réel se dupliquent.

#5 Une masculinité non-toxique ?

 

En novembre 2018, la marque de rasoir Gillette éditait un spot télévisé mettant en scène une masculinité non toxique : une grande première (ou presque) dans le monde de la publicité et des grandes marques, et tout particulièrement pour Gillette dont le slogan La perfection au masculin avait tout l’air jusqu’à lors d’une bonne blagouze viriliste. D’ailleurs, prenez 3 minutes pour vous refaire ce spot vintage de la marque : de quoi comprendre le concept du boys’ club en un rien de temps. Et pour la faire courte : des nostalgiques de cette époque brillante du super-héros eighties se sont étouffés en regardant cette pub. Boycottés, les rasoirs Gillette ont fini des milliers de poubelles à travers tous les États-Unis. Leur nouveau slogan “The best a man can be” n’a finalement, pas été si bien reçu (tiens donc), dans le monde du boys’ club.

 

Ce que ça raconte ? Derrière ce nouvel épisode de la série “La crise de la masculinité” (non disponible sur Netflix), la crainte étrange d’une horde de type qu’on s’imagine comme des vieux barbus du profond Texas (mais qui en fait n’en sont pas) s'offensant qu’on puisse proposer une alternative au bon vieux boys will be boys. Et puis, d’un autre côté, une génération millennial qui s’attarde avec intérêt sur les vertus d’une masculinité non-toxique, comme en témoigne l’accueil enthousiaste de la série Sex Education, sortie en janvier 2019, ou encore la déferlante de témoignages d’hommes sur les pièges de la masculinité et de la virilité, via le compte Instagram @tubandes, depuis déjà 1 an.

#6 Une histoire du girl gang

 

En réponse à ce battage médiatique et aux informations partagées sur le boys’ club, ses enjeux et son histoire, certain-es seraient tenté-es de répondre que le girls’ club existe bel et bien lui aussi. On pourrait dire : oui. Mais s’il existe, ce sont pour des raisons bien différentes : à commencer par la raison évidente qu’un monde reposant sur l’exclusion de l’autre en vertu de son genre, de sa couleur de peau, (...) créée en réaction un autre monde : un monde où les opprimé-es de leur côté se retrouvent. Un enjeu que l’on peut rapprocher au débat sur la non-mixité qui a sévi ces dernières années sur la place publique : comment, pourtant, ne pourrait-on pas comprendre que des femmes puissent avoir besoin d’un espace de parole n’existant que pour elles au vu des violences et de l’exclusion qu’elles subissent ?

#7 En conclusion ?

 

Il était temps, enfin, que le sujet du boys’ club soit abordé dans le débat public. Et celui des masculinités, plus largement. Car le monde du travail, historiquement, a toujours été du domaine des hommes et que les conquêtes historiques ayant permis aux femmes de l’intégrer ne sont ni à oublier, ni à brandir comme argument pour minorer les combats en cours ou à venir (#vousavezeuledroitdevotealorscestbon). Alors à ceux qui diraient que l’affaire de la ligue du LOL en particulier, et du boys’ club en général, apparaît, dans son traitement judiciaire et médiatique, comme un retour de bâton disproportionné, nous répondons non : car cette culture de l’exclusion existe partout. Des bancs de l’école maternelle à ceux de l’Université se joue un clivage perpétuel entre ces groupes d’hommes et celui ou celle pour lesquel-les on considère que la “différence” est un argument d’exclusion sine qua non, sans lequel le groupe ne pourrait même pas exister.

 

Car c’est bien de ça dont il s’agit : exclure pour réaffirmer son identité. Marquer la différence pour décréter sa supériorité. Mettre au rebut les femmes, plus encore si elles sont racisées, mais aussi les hommes, les hommes racisés eux aussi, ceux qu’on juge “efféminés”, pas assez virils, ou bien ceux pour lesquels on considère que l’homosexualité vient se mettre en travers de leur masculinité performative. Car l’enjeu, finalement, est toujours celui de pouvoir intégrer le groupe. Le groupe dominant, celui qui fait ses propres règles. Et quelque part, il suffit de jeter un oeil attentif sur ce qu’ont été vos années lycée pour vous en rendre compte.