Non, Timothée Chalamet ne déconstruit pas le genre (en tout cas pas tout seul)
Cc Harry Styles
Acclamés par la presse, sacrés nouveaux visages de la non binarité dans la mode, Harry Styles ou Timothée Chalamet ont récemment fait couler beaucoup d’encre à propos de leurs choix vestimentaires. Si l’on ne peut qu’applaudir les initiatives fashion de nos it boys préférés et la façon dont ils contribuent à déconstruire la masculinité traditionnelle, n’oublions pas non plus qu’ils n’ont rien inventé.
“I love the way you wear that dress, making everyone upset” chantait cette année Charlotte Sands. C’est vrai que la démocratisation du vestiaire féminin chez les mecs et, plus généralement, la fin des vêtements genrés, c’est cool : on a envie de vivre dans un monde où les jupes ne sont plus réservées aux filles et où chacun peut embrasser sa part intérieure de féminité.
Si on se rappelle du dresscode non genré de Jaden Smith, qui avait même été égérie du prêt à porter féminin Louis Vuitton en 2016, aujourd’hui, les spotlights sont braqués sur Harry Styles ou Timothée Chalamet, qui sont devenus les nouveaux ambassadeurs publics de la mode non genrée. Le second a enflammé le tapis rouge de la Mostra dans un dos nu rouge, tandis que le premier, drapé dans différentes robes à crinoline Gucci, avait défrayé la chronique en couverture de Vogue il y a deux ans, réouvrant ainsi (du moins, pour le grand public) la question des vêtements féminins pour homme. « C’est une telle joie de jouer avec les vêtements », confiait-il au magazine. « Je n’ai jamais trop réfléchi à ce que ça voulait dire ». C’est peut être là où le bât blesse.
Queerbaiting, quésaco ?
La médiatisation croissante des outfits baroques de Harry Styles - et d’autres - n’a pas été sans susciter une certaine colère. Régulièrement accusés de queerbaiting, on leur reproche de surfer sur la hype actuelle de la communauté queer et de s’en approprier les codes traditionnels sans devoir faire face aux oppressions subies par les concerné·es. Car si Harry Styles soutient ouvertement la communauté LGBTQ+, il reste particulièrement flou sur sa propre orientation sexuelle.
Mais alors, la mode non genrée doit-elle nécessairement appartenir à la communauté queer ? « Le genre et ses marqueurs n’ont pas de propriétaire, pas de législateurs (...) et certainement pas de droit d’entrée » rappelait Otamere Guobadia dans un article pour i-d. Effectivement, les célébrités ne nous doivent pas les détails de leurs sexualités, et le droit de porter des robes ne peut être la prérogative de la seule communauté queer, mais on peut quand même regretter que la médiatisation croissante de ce phénomène ne prenne pas plus en compte le militantisme des personnes ouvertement non binaires.
Et si on arrêtait de toujours hyper les mêmes personnes ?
La surreprésentation actuelle des hommes hétéro et cisgenre dans le combat pour une mode non genrée tend ainsi à le réduire aux seules initiatives de ces derniers, au détriment du travail pionnier de la communauté queer dans ce domaine. « En dévoilant son dos, l’acteur fait une révolution » titrait France Culture à propos de Timothée Chalamet. Really ?
Si Harry Styles et Timothée Chalamet contribuent à l’invention d’autres masculinités, il ne faut pas oublier que l’esthétique camp est aussi politique et rejoint une réflexion sur le genre dont les figures de proues ne peuvent être uniquement des mecs cishet blancs. « Les personnes cis blanches ont toujours eu l’espace de faire ce qu’elles voulaient », résumait le media mode Diet Prada en revenant sur la façon dont, jadis, Madonna recyclait à son avantage la culture queer du voguing.
De notre côté, on aimerait que la même reconnaissance soit accordée à Lil Nas X à Alok Vmenon, qui militent depuis le début de leur carrière pour plus de fluidité dans la mode, portent leurs meilleurs outfits non genrés tous les jours, mais continuent de subir beaucoup de violence en ligne.
Lena Haque







