Plaisir coupable : pourquoi on est accro aux annonces immobilières de luxe ?
Recherche appartement ou château
Il est 16h, on est samedi, vous marchez sans rien demander à personne le ventre rempli d’un bubble tea quand soudain, vous l'apercevez sur le trottoir d’en face… L’agence immobilière et sa vitrine remplie d’annonces qui vous matent droit dans le fantasme, avec clin d’œil appuyé et un pti’ “Allez, viens” à peine murmuré. Comme aspiré·e, vous traversez la rue pour vous plonger dans l’étude appliquée des 6 pièces, 4 salles d’eau, 3 balcons et autres duplex au dernier étage avec jacuzzi sur rooftop privé, dont les tarots s’écrivent en toutes lettres : prix sur demande. Comme à côté il y a des 130m2 à 3 millions, vous ne pouvez qu’imaginer… Imaginer : est-ce pour ça qu’on kiffe autant fureter les palaces dispo sur le marché ? En fait, c’est un peu plus complexe que ça.
À l’origine de notre passion pour le lèche-vitrine immobilier - huppé en particulier - il y a bien sûr la recherche de l’émerveillement, l’envie de rêver en découvrant des baraques incroyables. Un peu comme quand on se plonge dans la vie des stars mais de façon plus concrète, puisque le 300m2 (dans votre quartier) est sans doute plus facile à croiser que Beyoncé, et que le logement fait partie des préoccupations du quotidien.
Comme pour les stars, il y a aussi notre curiosité de voir la vie des autres, d’accéder à leur intimité, de voir comment les personnes qui habitent ce genre d’endroits ont décoré, agencé… Pour s’inspirer au passage, construisant mentalement notre maison de rêve avec chaque pièce, meuble et accès à la piscine.
Jusque là, rien de nouveau sous le soleil. Ce qui est intéressant, c’est ce qui nourrit ce fantasme et cette curiosité. Pourquoi on en rêve ? Pourquoi on n’achète pas dans nos moyens, exactement comme quand on shoppe chez Zara alors qu’on rêve d’intégrer le Gucci Gang ou qu’on prend un crédit pour payer sa Fiat d’occasion au lieu de vivre sa meilleure vie en Cayenne ? Parce que l’immobilier, c’est bien plus cher que chez Zara ou Fiat.
En 20 ans en France, le mètre carré a augmenté de 300% en moyenne, sachant que les revenus, eux, ont augmenté de 30%. C’est qu’on appelle une belle flambée. Résultat : pour de trop nombreuses personnes, l’immobilier n’est plus un truc concret sur lequel se pencher avec son ou sa banquier·e, c’est devenu un rêve, un vrai, le truc inaccessible qui n’a d’autre vocation que te faire espérer.
Pour la sociologue et chercheuse émérite à l'Institut Nationale d’Etudes Démographiques Catherine Bonvalet, l’immobilier turn to fantasme est aussi une conséquence de notre nouvelle façon de consommer : “Dans une ère de zapping permanent, les crédits à vingt ou trente ans sont en inadéquation avec les nouvelles temporalités. Ils impliquent une projection sur le long terme qui n'est tenable qu'avec une vision optimiste de l'avenir".
Quoi de plus engageant, à l’heure où le divorce se commande en livraison express sur Amazon, que la propriété ? Et quoi de plus difficile pour la génération Tinder, catalogue de streaming interminable et déménagement permanent que de s’engager dans la sédentarité long terme ? Surtout quand on peut se donner l’impression d’habiter mille lieux dans le mois à travers la nouvelle télé immobilière. Vous pensiez vraiment qu’on allait écrire cet article sans citer Selling Sunset ? Like, please.
Même si on appelle ça de la “télé réalité”, ce genre d’émission contribuent à éloigner les projets immobiliers de notre réalité et alimenter le fantasme. Et les émissions qui poussent comme des champignons sur les chaînes grand public comme Recherche appartement ou maison, Maison à vendre ou plus récemment Chasseurs d’appart’ ravivent notre curiosité.
Et quelque part aussi, voir défiler des logements nous offre des occas’ de nous projeter, et pour notre cerveau, programmer de faire quelque chose et actually le faire, revient au même. Ou comment apaiser notre envie d’achat en gloutonnant la vie des autres, et ainsi poursuivre cette quête sans fin de pépites immobilières.
Conclusion : notre passion est alimentée par une réalité sociale et financière qui nous oblige à transformer un projet en fantasme. Mais, se gaver de rêves immobiliers apaise aussi la frustration sous-jacente. L’un dans l’autre, on s’y retrouve. Et surtout n’oublions pas que parmi les immo-junkies se cachent aussi beaucoup de propriétaires, car avec tant de choix, difficile de croire que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Est-ce que la solution finalement, ça serait pas de s’offrir un champ ?







