Le phallus, le phallus, toujours le phallus 

Bon. Posons le décor. Si il nous semble important de causer teubs aujourd’hui, c’est parce que les susmentionnées parties génitales ont toujours occupé une place de choix dans le débat. 

Sous-titre : si personne n’en a rien eu à carrer des parties génitales dites « féminines » jusqu’à très récemment, il y a eu, au contraire, et comme le rappelle Octavie Delvaux, une espèce de glorification des pénis « tellement plus glorieux, tellement plus visible, fier et gigantesque ». 

Mais voilà où nous en sommes : il y a, aujourd’hui encore, un culte du gros pénis, qui, selon l’autrice, est à rapprocher de la fascination vouée aux seins et postérieurs dits « féminins » bien bombés. La question peut donc se poser : et si les pénis, comme les seins et les fesses, souffraient d’une stigmatisation qui seraient « un reliquat de millénaire de patriarcat » ? 

Comme l’évoque Octavie Delvaux, le culte voué au gros pénis « a même empiré, avec la diffusion massive et gratuite de la pornographie et son accès en un a deux clics ». Nos sociétés contemporaines n’ont d’ailleurs de cesse de faire une fixette sur le dossier - comme en témoignent l’apparition du viagra, la démocratisation de la chirurgie vouée à se faire agrandir le pénis, ou encore la taille des godes que l’on trouve sur les sites spécialisés.

Conclusion de l’autrice ? « (...) avoir un petit sexe est une tare, un désavantage notoire auquel il faut remédier si l’on aspire à une sexualité épanouie (...) ». Pire encore : « (...) la vision du pénis est binaire. D’un côté, une forme de vénération pour les gros phallus, lesquels offriraient le seul gage de virilité et d’une sexualité épanouie, et de l’autre les petites bites, taboues et pour cause : c’est un sujet de honte et de tracas constants pour celui qui en est affublé. »

Bref : pourquoi sommes-nous prompt·es à balancer du “petite bite” à tout va quand il s’agit d’insulter nos congénères cis-masculins ? 



La grosse teub comme un emblème patriarcal

« Se faire défoncer », « déboiter une meuf »... On ne va pas vous en faire une liste (qui serait longue, sans mauvais jeu de mot), mais vous avez compris : la teub est un symbole de la puissance masculine et donne à son propriétaire (heureux, si elle est grosse), un atout imparable de virilité. 

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’envoi de dickpics (consenti ou non) est si répandu sur les applis de rencontres : les hommes cis-het considèrent pour beaucoup, comme le souligne l’autrice (qui s’est inscrite sur une app de rencontre dédiée au sexe pour écrire son livre), que la taille de leur sexe est un argument imparable qui devrait leur attirer l’attention et la vénération des femmes. 

Pire encore : il y a, dans ce culte de la grosse teub, une idée profondément misogyne que l’on retrouve dans bien des contenus pornographiques - aka celle de la souffrance féminine comme vecteur de plaisir pour son partenaire masculin. Octavie Delvaux en parle d’ailleurs très bien : bon nombre de films pornos sont affublés d’intitulés qui mettent en avant ce que doit endurer la partenaire, « grâce » à l’énorme engin de celui qui la prend. 

On ne peut donc pas nier que le pénis et sa taille sont un véritable emblème patriarcal et viriliste, comme en témoigne le succès et la popularité du bien connu Rocco Siffredi. Et qui dit patriarcal et viriliste dit : situation peu profitable pour les femmes. En résumé : le culte de la grosse teub existe surtout pour valoriser les hommes et leur prétendue virilité - qu’importe que celle-ci implique des souffrances à la pénétration. Qu’importe qu’elle ne permette pas de mieux faire jouir les meufs cis (puisqu’on ne voit pas trop de lien entre l’orgasme clitoridien et la pénétration, si la seule chose qui intéresse les hommes est le sexe pénétratif). D’ailleurs, le Docteur Pierre Desvaux explique qu’au-delà d’une certaine taille de pénis, la pénétration devient désagréable, voire douloureuse : « il situe ce qu’il appelle le nombre d’or à 16 cm ».

C’est donc la question que pose Octavie Delvaux : « peut-on vraiment parler d’émancipation sexuelle des femmes quand toutes les représentations de la libido hétérosexuelle tournent autour du soin apporté à un énorme phallus ? »



Refaire les comptes : parlons petites bites 

Si le gros pénis a plus d’intérêt pour son propriétaire que pour ses partenaires, il serait donc temps de poser la question : qu’a-t-on contre les petits sexes ? 

En France, et d’après des travaux menés par l’Académie nationale de chirurgie en 2011, « la taille normale du pénis se situerait entre 12,8 et 14,5 cm en érection ». L’étude précise par ailleurs que l’on « parle de micro-pénis en dessous de 7 cm en érection ». 

Si l’autrice précise qu’il est difficile d’estimer la proportion de population touchée par le micro-pénis, elle explique également quelque chose de particulièrement intéressant : « la catégorie la plus représentée parmi les patients qui se plaignent de la taille de leur sexe sont dotés d’un pénis parfaitement dans la norme ».

Voilà donc comment une société hyper-viriliste a réussi le tour de force de faire complexer des personnes qui sont parfaitement normales… Au point de les pousser à faire des choix de vie qui viendraient compenser ce qu’ils considèrent comme une « tare ». L’autrice explique ainsi que « beaucoup d’hommes dotés d’un petit pénis optent pour un choix ambitieux : développer au maximum leur virilité afin de faire oublier, pensent-ils, la taille de leur engin »... Ce qui est logique dans un monde où la virilité et le gros phallus sont constamment associés : « j’ai rencontré des rugbymen, des pompiers ou des CRS qui avaient de petits ou d’assez petits pénis », nous précise Octavie Delvaux.



Gros seins contre max de centimètres

Maintenant qu’on a dit tout ça : qu’en est-il des petites bites au pays de l’hétérosexualité ? Qu’en est-il de la vision qu’ont les femmes hétéras de ces histoires de teubs ? 

On entend souvent dire que « c’est pas la taille qui compte » - et c’est vrai, comme on en parlait plus haut (mieux vaut un sexe de taille petite ou moyenne d’un mec qui sait se servir de ses doigts / sa langue etc)... Mais pourtant, il semblerait que les meufs cis-het n’échappent pas à ce culte du gros phallus : « L’omniprésence des gros phallus dans tous les supports érotiques ou pornographiques ne peut qu’influencer les femmes vers des fantasmes de grosses bites. En somme, nous avons toutes été biberonnées à la grosse bite », explique l’autrice. 

L’enjeu ? Eh bien peut-être bien le fait que les femmes, proportionnellement à ce que les hommes attendent d’elles (gros seins, taille fine, cul bombé…), se déclarent en attente d’un certain calibre de chibre : « pour un certain nombre de femmes, exiger une grosse bite et poser cette condition comme postulat de relation, constituent une forme de revanche contre le machisme ». 

Sous-titre : les femmes qui sont conscientes de vivre dans un monde patriarcal qui leur impose des diktats à gogo comme si c’était légal, seraient en droit de demander à leur partenaire de se soumettre aux mêmes pressions physiques. Si c’est la solution ? Évidemment que non. Mais il ne faut pas se mentir : il faut du temps pour réinventer nos fantasmes, pour faire évoluer nos rapports (sexuels et humains). 

Mais of course, ce ne sera pas (encore une fois) aux meufs de faire le boulot. Donc venez, vous filez un petit coup de main (ouais, jeu de mot pas malin) ? 



Réinventer la masculinité (SVP)

Bon. Le constat est donc posé : cette histoire de centimètres à tout prix ne fait franchement du bien à personne (because les douleurs à la pénétration ou les hommes qui se foutent la maxi pression, c’est selon). 

« Personne n’est un bon coup par nature, et encore moins les grosses bites », nous rappelle l’autrice, en profitant au passage pour mettre en lumière des témoignages de femmes et d’hommes qui considèrent que les petites bites ou les bites de taille moyenne ont tendance à être des meilleurs coups, tout simplement parce que leurs propriétaires sont plus enclins à se montrer créatifs et curieux dans leur sexualité. 

Selon l’autrice, avoir un petit sexe pousserait donc davantage les hommes cis-het à communiquer et donc à mieux faire kiffer leurs partenaires… À l’inverse de ceux qui en ont une grosse et qui auraient tendance à penser que ça se suffit en soi : « Celui qui est capable de déverrouiller les complexes des femmes par l’affirmation sincère et puissante de son désir est mille fois plus susceptible de faire monter la température que celui qui se contente de sortir un gros membre. »

Bref, vous l’aurez compris : en cohérence avec ce qu’on a de cesse de vous répéter sur Tapage, le bon sexe, c’est celui dont on a envie, celui où on communique, celui où le plaisir de soi et de l’autre est le seul objectif. Ce qui est bien sûr un enjeu de taille dans les relations cis-hétéro, où l’on doit s’affairer à démonter des millénaires de patriarcat et d’invisibilisation du plaisir des chattes. 



Faire l’amour autrement (mais vraiment) 

Pour conclure, voilà ce qu’on a envie de vous dire : que rebattre les cartes de la masculinité est un levier d’action de choc pour faire des sexualités hétéros des moments de vrai plaisir. 

D’ailleurs, et comme le souligne l’autrice, on entend de plus en plus depuis quelque temps qu’il serait bon de s’éloigner du sexe pénétratif - which means que balek des grosses bites. 

Bien sûr, ça prend du temps, de faire l’amour autrement, parce que, comme on le disait plus haut, les fantasmes sont compliqués à réinventer. Mais en pleine époque Me Too, ne serait-il pas temps d’ouvrir nos imaginaires pour venir jouer au chamboule-tout dans l’intimité de nos sexualités ? 

Un point de vue défendu par la célèbre autrice Maïa Mazaurette : « Nous n’utilisons qu’un faible pourcentage de nos possibilités de jouissance, nous sommes en sous-régime total. La pop-culture, la littérature, le cinéma, véhiculent une image très standardisée de nos relations sexuelles : les même quatre étapes - baiser, fellation, cunnilungus puis pénétration - missionnaire, levrette, cuillère et amazone - les mêmes quatre fantasmes - sexe dans la nature, BDSM, pratiques de groupe, exhibition ».

Et si on changeait tout ça, ce serait pas mal, non ? Alors vivent les petites bites, les petits seins, les corps gros, les orgasmes externes. Et vive la redécouverte de nos corps et de ses infinies possibilités de nous donner du plaisir, grosse bite ou pas… Et bite ou pas tout court, d’ailleurs. 


Pour aller plus loin : 

Éloge des petites bites : pour en finir avec la dictature viriliste, un essai d’Octavie Delvaux à découvrir aux Éditions La Musardine, 15€

 

I. Maalèj