Témoignages : comment parler de sa spiritualité avec ses proches ?
Mashallah la laïcité
En France, la foi est censée être une chose privée, libre, protégée, qui appartient à chacun·e. Pourtant, elle se retrouve souvent traînée dans des débats interminables et pas toujours agréables. Alors en 2022, on s’est demandé comment les croyant·es partageaient cette intimité avec leurs proches, à quoi ressemblait ce sujet loin des plateaux télé.
Eve, 22 ans, chrétienne
Je ne vais pas vous mentir, je viens du fin fond de la campagne française, j’ai fait toute ma scolarité dans des établissements ultra catho. Alors quand j’ai débarqué à Paris, j’ai été confrontée à un monde multiculturel que je ne soupçonnais pas. Mes ami·es d’aujourd’hui, rencontré·es dans l’asso artistique de mon école de commerce, sont musulman·es, juives, athé de culture juive, protestant, anti-clérical… Forcément quand on a commencé à partager des repas, la religion est devenue un vrai sujet. Certain·es ne mangeaient que kasher, d’autres halal, avec ou sans alcool, d’autres rien de tout ça… Pour prendre le taureau par les cornes - et parce qu’on ne pouvait pas rentrer chez nos familles à ce moment-là - on s’est dit qu’on allait fêter nos fêtes religieuses ensemble, pour que chacun·e découvre la culture des autres.
On a commencé par Pessah qui est une fête juive. Ma pote Toscane, une amie juive d’origine allemande, s’est dit qu’elle allait inviter tout le monde à manger chez elle pour leur faire découvrir des spécialités et trinquer au vin casher. C’était censé être exceptionnel, et puis en fait on s’est dit que c’était super sympa. Donc on a fait un ftour chez Ismaël pendant lequel j’ai mangé de la viande halal. Gabriel qui est complètement anti-clérical s’est retrouvé à la messe de Pâques et à faire mijoter un agneau pascal. Les discussions sont toujours là et tout le monde ne peut pas toujours tout manger, mais c’est notre manière à nous de discuter de religion et de célébrer nos fois ensemble.
Sarah, 27 ans, musulmane
Mes parents sont Algériens, ils ont fui la guerre civile dans les années 90 avec pour désir d’offrir un meilleur avenir à leurs enfants. J’ai donc grandi dans les traditions musulmanes, mais avec un fort désir d’intégration. Pas étonnant donc que mon mec - avec qui je suis depuis 11 ans - s’appelle Valentin, soit athée et d’origine française. Sauf que j’ai dû le cacher pendant très longtemps, jusqu’à cette année en fait, parce que mes parents préfereraient “fortement” que je sois avec un musulman. Et ça, ça crée de lourdes discussions dans mon couple.
J’avais peur que mes parents me claquent littéralement la porte au nez, et même si ma mère a accepté Valentin, elle n’a toujours pas accepté qu’il ne soit pas musulman, mon père encore moins… Résultat : on parle religion au moins deux fois par semaine, c’est hyper récurrent. Et il y a peu, mon mec a fondu en larmes parce qu’il a peur que je le quitte pour cesser le feu avec ma famille. Et moi aussi j’ai peur qu’il me quitte parce que c’est trop compliqué d’être avec moi. On aimerait emménager ensemble, mais mon père ne le comprendrait pas. Je suis tiraillée entre ma famille, mon mec et ma foi. J’espère qu’un jour ces discussions s’apaiseront.
Pour moi la foi est quelque chose d’intime, la religion c’est respecter les autres dans leur choix. Donc ce n’est pas un sujet que mon mec se convertisse, alors que ça en reste un pour ma mère… Moi je sais pertinemment que je ne le quitterai pas pour ça, et j’aimerais que ça ne soit plus un sujet, mais il n’a pas encore pris conscience de cette certitude. Pas étonnant que ce soit le sujet principal avec ma psy.
Tiphaine, 25 ans, musulmane
J’ai grandi dans la christianisme catholique antillais. Je croyais en Dieu, le Dieu catholique, comme ma mère pour qui la religion est très importante. J’ai fait tout mon parcours dans le catholicisme, tout en grandissant entourée de personnes musulmanes, notamment mes plus proches ami·es. Je me posais la question de ma différence avec ces personnes à qui j’aurais confié ma vie et celle de ma famille : qu’est-ce qui me rendait si différente de ces gens avec lesquels j’étais si proche ? Pourquoi on croyait à des choses différentes sachant qu’on aimait la même chose et qu’on pensait de la même manière ?
En grandissant, j’ai beaucoup questionné ma spiritualité. J’avais besoin que ma pratique matche avec mon rapport profond à Dieu, et je n’arrivais pas à l’exprimer dans le chritianisme, j'allais à l’église pour faire plaisir à ma famille mais je ne ressentais rien de particulier.
Ce qui est venu sceller mon choix de m’éloigner de cette religion - avant même de me rapprocher de l’Islam - c’est que le christianisme, très important dans la culture antillaise, est lié à un fort passé colonial. C’est la religion de l’oppresseur - versus les autres religions qui sont oppressées - et en tant que femme noire déjà oppressée, je ne voulais pas participer à ce système. Ma mère a beaucoup essayé de me “rassurer” pour me remettre sur le droit chemin du catholicisme. Et j’ai fait l’autruche pendant des années, entre le moment où j’ai capté que l’Islam me faisait quelque chose à l’intérieur et ma conversion, il s’est bien passé 3-4 ans.
Ce qui m’a retenue c’était donc ma famille et l'anticipation de sa réaction. Mention spéciale à ma Maman qui accordait beaucoup d’importance au fait de pratiquer la même religion que moi. À mon dernier anniversaire juste avant ma conversion, elle m’a demandé une liste de ce que je voulais, alors je lui ai envoyé un message - parce que je ne voulais pas avoir cette conversation face à face - et je lui ai dit « Je sais ce que je veux pour mon anniversaire : c’est qu’on parle de ma foi sans que tu te braques », elle m’a répondu que ça allait être dur mais ok, et quand je lui ai demandé pourquoi ça allait être difficile pour elle, elle m’a répondu qu’elle le vivait comme un échec, tout en ajoutant qu’elle me faisait confiance sur mes choix de vie.
Elle n’a pas pu retenir quelques yeux au ciel désapprobateurs quand je recevais des livres sur l’islam à la maison. Quand je lui proposais qu’on ait une discussion, elle me répondait « J’ai pas besoin d’en parler, tu me diras quand t’auras fait ton truc », sous-entendu ma conversion, jusqu’au jour où je lui ai répondu que c’était fait. Elle m’a demandé quand, je lui ai demandé si elle avait des questions ou quelque chose à me dire, mais elle m’a répondu « Non », fin de la discussion.
Depuis ça va mieux, parce qu’elle avait peur que je change du tout au tout, qu’il y ait un monde entre nous. Ça fait depuis janvier que je suis musulmane, et elle a bien vu que ça ne m’avait pas changée. Elle avait surtout besoin de temps pour digérer l’information je pense. Pour mon premier ramadan, elle m’a accompagnée, m’a aidée à trouver ce que je pouvais manger le matin avant d’entamer le jeûne. C’est sa manière d’être une maman, mais aussi de s’excuser.
Laura, 30 ans, animiste
Mon père a toujours été en guerre contre toutes les religions. En plus d’être ultra cartésien et de considérer la foi comme un doudou pour adulte - pour rester polie -, il n’a jamais toléré les institutions qu’il compare à des sectes à la racine de toute forme d’intolérance. Alors quand à l’adolescence, j’ai senti qu’il se passait quelque chose d’autre en moi, j’ai un peu paniquée.
Je sentais tout autour de moi et dans mon âme une force plus grande, j’ai pensé que j’étais folle, qu’un truc ne tournait pas rond chez moi. Heureusement, j’avais des amies croyantes, et je me suis dit que c’était peut-être ça. J’ai donc emprunté la Bible, le Coran, la Torah à la bibliothèque municipale mais ce n’était pas ça, alors tous les bouquins de théologie que j’ai pu trouver au CDI de mon collège. Et un jour, je suis tombée sur un chapitre sur l’animisme… Autant vous dire que j’ai trouvé en même temps la définition du mot épiphanie. Tout ce que je lisais sur cette croyance résonnait en moi avec un écho incroyable, j’en ai pleuré, ça m’a réchauffé le cœur, ébranlée, rassurée, tout en même temps. Je ne me sentais plus seule, je faisais enfin partie de ce tout que je ressentais, avec des millions d’autres à travers le monde.
Restait plus qu’à expliquer ça aux autres... Parce qu’en plus de devoir dire à mon père que je n’étais pas athée, il fallait que j’explique ce qu’était l’animisme à mes proches. Je ne pouvais pas garder ça pour moi, j’avais besoin qu’iels connaissent cette part importante de moi, c’était comme partager ma vérité. Sauf que va expliquer l’animisme…
Si je résume grossièrement, l’animisme signifie que toute chose est animée, dans le sens a une âme. Un être humain autant qu’un animal autant qu’une chaise, oui. Parce que chaque chose est traversée par la même force cosmique, partage la même énergie, un peu comme l’air qui nous entoure, qu’on respire et qui alimente la vie de toute chose sur Terre. Un peu comme dans Avatar en fait. D’ailleurs, ce film m’a beaucoup aidée pour expliquer ma foi, cimer James Cameron. Bref, vous pouvez imaginer le type de conversations que ça a pu donner, à base de « Mais même ma fourchette là elle a une âme ? », alors, c’est pas l’info principale de ma foi Kevin, mais oui si tu veux.
Aujourd’hui j’ai pris du recul et j’en parle avec plaisir aux personnes qui ont des questions, je me dis que c’est une forme d’enrichissement que de découvrir d’autres formes de croyance. Mais comme ce n’est pas un truc qu’on voit direct sur moi - je ne porte pas de symbole religieux, je n’ai pas de pratique publique en particulier - ce n’est pas un sujet que j’aborde tous les jours. Je le vis de manière très intime, j’ai surtout des discussions avec moi-même à ce sujet en fait, et je pense que ça devrait rester ainsi. Il n’y a pas de prosélytisme dans l’animisme, et ça me va très bien comme ça.







